La Ballade et la source, de Rosamond Lehmann

La Ballade et la source est un livre magnifique de Rosamond Lehmann.

Comme pour tous les romans de l’auteur, l’intrigue aborde la complexité des relations humaines, sous une apparence sociale pourtant des plus banales.

L’histoire, teintée de mélancolie, se distingue pourtant des autres livres de Rosamond Lehmann par la noirceur qu’elle touche. Personnellement, je n’ai pas pu m’empêcher d’imaginer une atmosphère toxique, semblable à une plante vénéneuse et douceâtre.

Cette étrange atmosphère se relie au personnage principal, Mrs Jardine, charismatique et recelant de nombreux secrets.

Tout le long du livre, le lecteur ne peut s’empêcher de s’interroger sur le statut de ce personnage : S’agit-il d’une femme machiavélique et manipulatrice, ou simplement d’une femme follement éprise de liberté, peut-être trop pour la société anglaise de cette époque?

Le livre interroge de façon très fine sur une question intemporelle : le statut de la femme.

Comme toujours chez Rosamond Lehmann, la nature a une place si importante que le lecteur est transporté.

« Mrs Jardine était encore debout devant la fenêtre, à contempler le jardin toujours baigné de soleil, mais à présent légèrement agité. En une seconde, semblait-il, un premier craquement avait fêlé la glorieuse coupe d’or lumineux. Le temps allait changer. Comme si un voile, en silence, venait de se déchirer, le hêtre et le bouleau, ces témoins d’un autre âge, perdaient leur aspect légendaire. »

Lucy in the sky, Pete Fromm

Je reprends le blog après une absence assez longue (préparation de concours, nouvelle expérience professionnelle…). J’ai reçu pour Noël le livre Lucy in the sky, de l’auteur américain Pete Fromm. Heureusement qu’on me l’a offert. Je n’aurais pas voulu passer à côté de cette lecture. C’est le genre de livre qu’on ne peut plus s’arrêter de lire, qu’on dévore d’un bout à l’autre.

Le lecteur suit l’évolution de Lucy Diamond, quatorze ans, dans une famille peu conventionnelle. Le père de Lucy est littéralement absent toute l’année, ne revenant que deux fois par an pour voir sa femme et sa fille, raisons professionnelles obligent. La mère de Lucy figure également un personnage de l’absence, mais de manière différente, laissant souvent sa fille seule le soir. La jeune fille grandit donc comme elle le peut, découvrant l’amour et la féminité pour la première fois.

Comme tous les grands écrivains, Pete Fromm peut se glisser dans la peau de quelqu’un de radicalement différent de lui : une jeune fille de quatorze ans. Je me dis toujours qu’un auteur est à la fois acteur et peintre. Acteur car il doit se glisser dans la peau de tous les personnages qu’il construit, peintre pour toutes les nuances qui servent à retranscrire des images simplement avec des mots. Le lecteur suit le point de vue de Lucy, qui découvre une réalité différente de sa vie familiale en entrant dans l’adolescence.

Lucy avance de désillusion en désillusion, et la chute est rude. L’auteur nous montre la dureté de l’adolescence, durant laquelle on perçoit ce qui nous entoure à travers un filtre différent, plus réel. Mais ça n’empêche pas le livre d’être très lumineux, car Lucy ne se départit jamais de son humour mordant ni de son caractère de fonceuse. C’est une des caractéristiques des histoires racontées par Pete Fromm : Les personnages traversent souvent des situations dramatiques, mais la lumière et le positif ne quittent jamais la lecture, grâce à l’humour. L’écriture de Pete Fromm, si elle nous montre une dure réalité, ne se départit jamais de son humour ni de son espoir.

« Papa manquait les fêtes une fois sur deux, comme s’il devait se répartir, une fois avec nous, une fois avec son travail, donc quand il était là, c’était toujours la superproduction. C’était le seul moment où Maman aimait faire la cuisine. Se comportait comme si elle savait cuisiner. Mais inviter des gens, c’était autre chose. Des gens avec qui ils devraient se partager l’un l’autre. En plus de moi, je veux dire. Il fallait bien que je sois là. Ils s’étaient faits à l’idée. Enfin je crois. Ils étaient mariés depuis cinq mois quand j’étais née. Le premier problème de maths que j’ai eu à résoudre. »

Gatsby le Magnifique, Francis Scott Fitzgerald

Je trouve ce roman magnifique. Francis Scott Fitzgerald sait instiller subtilement un climat mélancolique et irréel. Surtout, il nous fait voir et écouter son œuvre.

Au milieu des fêtes démesurées des années 30 et des airs de jazz, le narrateur, Nick Carraway, gravite autour du héros Jay Gatsby, personnage mystérieux et naïf à la fois. Nick éprouve une fascination pour Gatsby, qui lui-même entretient une obsession amoureuse pour Daisy, cousine du narrateur et mariée à Tom Buchanan.

« Il avait consacré toute sa vie à ce fantasme, avec une passion d’artiste, le peaufinant sans cesse, lui ajoutant pour l’embellir toutes les plumes colorées qui lui tombaient sous la main. Rien ne peut égaler la quantité de feu et de glace qu’un homme est capable d’emmagasiner au fond de son cœur lorsqu’il est ainsi possédé. »

Francis Scott Fitzgerald a une écriture fine, ciselée, et construit son livre sur le thème de la chute. Ce roman, c’est celui du désenchantement. Désenchantement de la figure amoureuse, désenchantement de la relation à l’autre, désenchantement du rêve américain. Le personnage de Jay Gatsby flotte, irréel, entouré d’une laideur et d’une brutalité insoupçonnables qui se dévoilent peu à peu dans le roman:

 » Tout cela n’était que négligence et confusion. C’étaient des gens négligents – Tom et Daisy -, ils brisaient choses et êtres, pour se mettre, ensuite, à l’abri de leur argent ou de leur vaste négligence, ou quelle que fût la chose qui les tenait ensemble, en laissant à d’autres le soin de faire le ménage… »

Francis Scott Fitzgerald fait une épopée d’un thème banal, et travaille la désillusion comme un prisme aux mille couleurs.

Les raisins de la colère, Steinbeck

Ce classique de la littérature américaine peint une tranche de l’Histoire du Nouveau Monde : la Grande Dépression (1929-1939, du Krach boursier jusqu’au début de la Seconde Guerre mondiale).

A la suite d’une sécheresse et de transformations du monde agricole, la famille Jonas doit quitter l’Oklahoma pour fuir la pauvreté et trouver du travail. Le fléau touchant un nombre considérable de personnes, des centaines de familles se retrouvent sur les routes. L’immigration devient massive, et source de problèmes pour le gouvernement qui regroupe les Okies (terme péjoratif pour désigner les migrants de l’Oklahoma) dans des camps. L’écart se creuse alors entre les institutions et le peuple qui meurt de faim :

« Et les Sociétés et les Banques travaillaient inconsciemment à leur propre perte. Les vergers regorgeaient de fruits et les routes étaient pleines d’affamés […] Sur les grands-routes, les gens erraient comme des fourmis à la recherche de travail, de pain. Et la colère fermentait. »

Le contexte d’un climat économique et social tendu, se retrouvant en Europe et précédant la Seconde Guerre mondiale, fait écho à certaines problématiques rencontrées aujourd’hui ; un contexte social crispé autour de la question du travail, ou encore l’industrialisation massive de l’agriculture :

« Les hommes mangeaient ce qu’ils n’avaient pas produit, rien ne les liait à leur pain. La terre accouchait avec les fers et mourait peu à peu sous le fer ; car elle n’était ni aimée, ni haïe, elle n’était l’objet ni de prières ni de malédictions. »

L’écriture de Steinbeck est belle et précise, métaphorique. Elle décrit d’une voix posée une réalité complexe.

Notre-Dame de Paris, Victor Hugo

Je ne pouvais pas ne pas écrire de chronique sur ce chef-d’œuvre. Notre-Dame a brûlé pendant des heures le 15 avril 2019. Elle fait partie de l’Histoire française, et s’est prêtée à l’art, la littérature…

Victor Hugo lui a même emprunté son nom pour son roman. Cette œuvre titanesque peint le Paris de 1482. Le début du roman offre une vision populaire de la ville, avec le Carnaval des fous et la Cour des miracles. Esmeralda est une jeune bohémienne d’une beauté remarquable. Frollo, prêtre de la cathédrale, éprouvé à la fois une fascination et une répulsion pour elle. Quasimodo, le bossu de Notre-Dame, a été adopté enfant par Frollo. Il a pour mission de sonner les cloches. Il tombe amoureux d’Esmeralda.

Victor Hugo joue avec les points de vue tout au long du roman. Le lecteur voit Paris du haut de la cathédrale avec les yeux de Quasimodo, mais observe également le monument d’en-bas, à travers le regard des parisiens.

« La nuit, on ne distinguait de cette masse d’édifices que la d’engelure noire des toits déroulant autour de la place leur chaîne d’angles aigus. Car c’est une des différences radicales des villes d’alors et des villes d’à présent, qu’aujourd’hui ce sont les façades qui regardent les places et les rues, et qu’alors c’étaient les pignons. Depuis deux siècles, les maisons se sont retournées. »

Notre-Dame représente le cadre principal de l’intrigue. Plus que le cadre, elle devient un personnage à part entière du roman, muet et observateur. Le Livre III est entièrement consacré à l’Histoire de la cathédrale, et à ses restaurations successives.

« Sans doute c’est encore aujourd’hui un majestueux et sublime édifice que l’église de Notre-Dame de Paris. Mais, si belle qu’elle se soit conservée en vieillissant, il est difficile de ne pas soupirer, de ne pas s’indigner devant les dégradations, les mutilations sans nombre que simultanément le temps et les hommes ont fait subir au vénérable monument, sans respect pour Charlemagne qui en avait posé la première pierre, pour Philippe-Auguste qui en avait posé la dernière. »

Au XIXe siècle, Notre -Dame de Paris constituait déjà un élément capital du patrimoine français.

Victor Hugo peint les passions humaines, les faisant s’affronter de manière inquiétante au sein du personnage de Frollo, que la folie mènera au meurtre :

« Alors des idées affreuses se pressèrent dans son esprit. Il revit clair dans son âme, et frissonna. Il songea à cette malheureuse fille qui l’avait perdu et qu’il avait perdue. Il promena un œil hagard sur la double voie tortueuse que la fatalité avait fait suivre à leurs deux destinées, jusqu’au point d’intersection où elle les avait impitoyablement brisées l’une contre l’autre. Il pensa à la folie des vœux éternels, à la vanité de la chasteté, de la science, de la religion, de la vertu, à l’inutilité de Dieu. Il s’enfonça à cœur joie dans les mauvaises pensées, et à mesure qu’il y plongeait plus avant, il sentait éclater en lui-même un rire de Satan. Et en creusant ainsi son âme, quand il vit qu’elle large place la nature y avait préparée aux passions, il ricana plus amèrement encore. Il remua au fond de son cœur toute sa haine, toute sa méchanceté, et il reconnut, avec le froid coup d’œil d’un médecin qui examine un malade, que cette haine, cette méchanceté n’étaient que de l’amour vicié ; que l’amour, cette source de toute vertu chez l’homme, tournait en choses horribles dans un cœur de prêtre, et qu’un homme constitué comme lui, en se faisant prêtre, se faisait démon. Alors il rit affreusement, et tout à coup il redevint pâle en considérant le côté le plus sinistre de sa fatale passion, de cet amour corrosif, venimeux, haineux, implacable, qui n’avait abouti qu’au gibet pour l’une, à l’enfer pour l’autre : elle condamnée, lui damné. »

Il est troublant, à la lumière actuelle, de lire la scène de l’incendie d’une partie de la cathédrale par Quasimodo afin de faire diversion aux truands :

« Tous les yeux s’étaient levés vers le haut de l’église. Ce qu’ils voyaient était extraordinaire. Sur le sommet de la galerie la plus élevée, plus haut que la rosace centrale, il y avait une grande flamme qui montait entre les deux clochers avec des tourbillons d’étincelles, une grande flamme désordonnée et furieuse dont le vent emportait par moments un lambeau dans la fumée. »

À travers le roman de Victor Hugo, Notre-Dame de Paris est immortalisée et nous montre que c’est la vocation de l’art et de la littérature que de rendre toute matière intemporelle.